Rien que ça !

À propos du mal, de la révolte, de l’amour n’est pas de moi : c’est le sous-titre d’un ouvrage dont le titre est “Réponse de Maurice Zundel à Albert Camus”. Situons le livre.

Pour Albert Camus, comme Dostoïevski, le mal et la souffrance, notamment celle des enfants, sont la preuve que Dieu n’existe pas. En bref, argument repris par Hans Jonas dans l’existence de Dieu après Auschwitz, ou bien Dieu est tout-puissant, mais alors il n’est pas bon ; ou il est bon mais pas tout puissant. Il n’est donc pas Dieu au sens où on l’entend habituellement ; on ne peut alors pas en dire grand-chose.

Maurice Zundel est un théologien mystique suisse du XX° siècle. Il a écrit de nombreux ouvrages et délivré encore plus de prêches. Pour ce que j’en connais – pas beaucoup – l’une de ses principales idées est le principe ternaire : corps, le monde matériel, âme, le monde psychique, esprit, le monde spirituel. Le monde spirituel est celui de l’accomplissement d’où peuvent être acceptés ce qui est contradiction insoluble aux deux autres niveaux.

Pourquoi réunir ces deux personnes si différentes ? C’est l’idée de l’auteur, Michel Fromaget, qui connaît l’un et l’autre et qui, à partir d’un très bref échange de correspondance – quelques lignes – entre Camus et Zundel, imagine un échange.

J’ai d’abord eu quelques réactions épidermiques à la lecture de ce livre. L’admiration béate de Fromaget pour Zundel (“l’immense prédicateur”) est fatigante. Surtout on retrouve cette idée que j’ai tellement rencontrée dans ma vie : “l’athéisme est respectable mais la foi c’est encore mieux” – “Camus est très bien mais Zundel va au-delà”. Si vous n’êtes pas chrétien, croyant, c’est qu’il vous manque quelque chose – même si vous avez bon fond. En bref, il y a “des pierres d’attente”. Pascal : “tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé”. Pour ma part, je cherche d’autant plus que je ne trouve pas – et que me semble-t-il il n’y a rien à trouver.

Passé cet agacement, j’ai tenté d’extraire le minerai de sa gangue.

L’idée des trois ordres n’est pas propre à Zundel mais éclaire bien les différents niveaux de notre condition humaine. On la trouve chez Saint Bonaventure, docteur de l’Église ; chez Pascal avec les trois ordres des corps, de l’esprit et de la sagesse (ou de la charité). Sous un aspect plus épistémologique, chez Ken Wilber dont l’ouvrage “Les trois yeux de la connaissance” est un “must”.

Ken Wilber décrit ainsi les trois niveaux de connaissance :

  • “l’œil de chair”. Il participe du monde de l’expérience sensorielle. C’est le domaine de l’espace, du temps et de la matière. Il faut apprendre à observer, expérimenter.
  • “l’œil de raison”. Il participe du monde des idées, des images, de la logique et des concepts. Il faut apprendre à lire et à raisonner
  • “l’œil de contemplation”. Il participe de l’immuable, de la conscience. Il est trans-rationnel, trans-logique et trans-mental. Il faut apprendre à contempler pour passer au-delà des deux ordres précédents, le pous souvent sous la conduite d’un maître.

Chacun de ces niveaux a sa spécificité. L’erreur la plus fréquente est de les mélanger et d’aborder le domaine de l’un avec la méthode de l’autre. Ainsi les neurosciences permettent de comprendre le fonctionnement du cerveau mais pas le contenu de la pensée ; l’expérience de la transcendance ne se réduit pas à un insight intellectuel.

Pour Zundel, il y a une progression d’un niveau à l’autre sur certaines dimensions caractéristiques. En allant du niveau physique, puis psychique au niveau mystique :

  • le déterminisme est de moins en moins grand, de moins en moins contraignant
  • la parole est de plus en plus performative, c’est à dire que l’énoncé crée la réalité
  • les sentiments de révolte concernent de moins en moins le monde extérieur et davantage le monde intérieur
  • les projections sur l’extérieur sont retirées pour être réappropriées
  • on passe de plus en plus de la dualité à la non dualité
  • l’amour devient de plus en plus total

Chez le croyant Zundel, le niveau mystique présuppose pour atteindre la transcendance l’existence de Dieu. C’est cette hypothèse que pour ma part je mets en question. Que Dieu existe ou pas relève de la foi de chacun. Mais il me semble que nous avons une voie d’accès “purement humaine” à la transcendance. Quand de l’intégration des contraires naît le Moi Conscient, se produit alors un état de grâce, un éblouissement tel qu’en ont connu les grands mystiques. C’est ce que Jung appelait l’apparition de la fonction transcendante. Ce n’est certes pas fréquent – mais cela n’est pas réservé aux croyants. Je retrouve ici un débat théologique très ancien : Jésus-Christ est-il Dieu fait homme ou un homme devenu divin ?