Luc Ferry, 7 façons d’être heureux ou les paradoxes du bonheur, XO éditions novembre 2016.

Dans son dernier livre, Luc Ferry soulève des questions et donne des réponses qui concernent au premier chef notre activité de coach. Et son approche lui vaut un diplôme d’honneur d’Intelligence de Soi!

Je résume à grands traits cet ouvrage agréablement écrit et bourré de remarques pertinentes. Je vous en recommande la lecture.

En une première grande partie, Luc Ferry résume l’histoire de la recherche du bonheur dans l’humanité.

  •  Dans l’Antiquité, le but de l’existence est la recherche du bonheur, ici et maintenant. Chez les épicuriens, les stoïciens, le judaïsme, le bouddhisme, le taoïsme, l’idée de bonheur occupe une place centrale dans la réflexion sur le sens de l’existence.
  •  Avec la naissance du christianisme, et surtout ultérieurement sous sa forme catholique, le bonheur est situé dans l’avenir, dans un autre temps et un autre espace. Ici-bas, dans notre vallée de larmes, il y a surtout la souffrance. Mais celle-ci a une valeur rédemptrice.
  •  Pour assurer le bonheur dans l’au-delà, il faut faire fructifier les talents reçus. Ce n’est pas l’importance des talents qui compte – comme dans l’Antiquité – c’est ce que nous en faisons. Le mérite est dans l’usage que l’homme fait de sa liberté pour “gagner” son Paradis.
  •  Cette conception issue du christianisme est laïcisée, républicanisée par Emmanuel Kant. Les hommes sont égaux, la démocratie remplace l’aristocratie. “La vertu apparaît désormais comme une lutte douloureuse et fatigante de la liberté contre la naturalité en nous”.
  •  Parallèlement, au cours du XVIII° siècle, Jérémie Bentham propose une nouvelle approche, “l’utilitarisme”. Est bon ce qui contribue au bonheur de l’humanité.
  •  La jonction de ce courant avec un retour aux sagesses orientales donne naissance dans les années 1960 à un mouvement qui met en avant l’idéal du bonheur et le souci du développement de soi. Luc Ferry nomme ce mouvement éthique de l’authenticité, avec deux composantes :
    • L’antiaristocratisme, ou égalitarisme poussé à l’extrême : toutes les opinions, toutes les cultures, tous les arts se valent pourvu qu’ils soient vécus avec sincérité.
    • L’antirépublicanisme ou rejet de la méritocratie républicaine, chacun a droit à sa “différence”. Le philosophe et ancien ministre de l’Éducation Nationale a quelques pages féroces sur la “rénovation pédagogique” qui a entraîné perte de l’écriture, de la civilité et de la politesse à l’école. Notons qu’il critique avec la même virulence la IIIème république et son homonyme Jules Ferry pour son arrogance culturelle et son colonialisme.

Nous en sommes historiquement là. Luc Ferry présente alors les deux thèses antinomiques sur le bonheur.

Thèse
Le bonheur dépend d’abord et avant tout de notre capacité à nous mettre en harmonie avec notre moi profond en recourant à des exercices physiques et mentaux appropriés. Ceci peut se faire en toutes circonstances. Il est possible, voire nécessaire, d’être heureux dans un monde malheureux et pas seulement quand l’environnement est favorable.
Et ceci sous-entend

  •  que nous sommes capables de bien identifier notre moi profond pour nous libérer de tous les attachements,
  •  qu’il existe une nature humaine fondamentale.

À partir de quoi Luc Ferry se livre à une vive critique de la pensée positive et des recommandations des psy et coachs pour atteindre le bonheur.

Antithèse
“Prétendre définir le bonheur et le rendre accessible à tous durablement par un travail sur soi relève d’une imposture intellectuelle qui risque de nous rendre paradoxalement dépressifs et malheureux. Il faut se contenter de moments de joie, de plages de sérénité”. En effet

  •  “Pour l’homme de bien, il n’est pas de bonheur possible dans un monde malheureux”. Tout amour implique une rupture, irrémédiablement celle de la mort, et donc une souffrance. Ou alors, il faut vivre seul, comme un moine – ce qui est au demeurant la recommandation d’un certain nombre de maîtres du développement personnel et spirituel, à commencer par le dalaï-lama.
  •  S’il est possible de déterminer avec précision les causes du malheur, celles du bonheur sont imprécises et changeantes. “L’homme est incapable de déterminer avec une entière certitude dérivée de quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux, car, pour cela, il lui faudrait l’omniscience” (Kant). L’homme n’est pas figé et naturel, il est historique et culturel. Et Luc Ferry de dire drôlement : “Je suis à peu près sûr de ce qui rend mes chats heureux ; avec mes filles, j’ai constamment le sentiment que l’éducation que je leur donne est plus ou moins ratée, ou plus ou moins réussie ».
  •  La quête du bonheur lorsqu’elle devient exclusive et excessive se retourne contre elle-même. Elle crée stress et angoisse ; elle culpabilise ceux qui n’atteignent pas le bonheur – soit en gros à peu près tout le monde.

J’avoue partager souvent l’agacement de Luc Ferry devant tous les livres et tous les conseils tendant à nous faire croire qu’avec quelques exercices le bonheur est à notre portée. Au-delà même de cette illusion, le bonheur relève-t-il de la nature humaine ? Ferry : “Nous aurions tout intérêt à comprendre d’entrée de jeu que ce qui nous rend le plus heureux est aussi ce qui peut nous rendre le plus malheureux…Le “bonheurisme” pèche de manière dramatique par son côté viscéralement antitragique, par son refus obstiné de comprendre…que le réel, lui, comporte toujours sa part d’ombre… J’ai tendance à penser que ce qui nous désangoisse dans l’existence c’est la lucidité, même si elle est parfois rude, plutôt que l’illusion, même quand elle est douce” (op cit pages 70-71 passim).

Luc Ferry et Intelligence de Soi se rejoignent ici. Entre la thèse et l’antithèse, il n’y a pas exclusion, mais deux polarités opposées que doit embrasser le Moi Conscient. Chaque époque peut pencher par excès dans un sens ou dans l’autre. À chacun, individuellement et collectivement, de trouver l’intégration satisfaisante ; en d’autres termes, de parcourir le chemin d’individuation personnel et social.

Remarque : j’ai essentiellement résumé les 72 premières pages du livre. Dans la suite, tout aussi intéressante, l’auteur explore trois dimensions de l’existence qui lui paraissent pouvoir rendre heureux, par instants, dans la lucidité : l’amour, la liberté et la connaissance.